Les deux articles précédents de cette série ont analysé les frictions institutionnelles qui pèsent sur la décision d’investissement du dirigeant de PME en les traitant séparément. Le sixième article a examiné les coûts directs de la conformité réglementaire : charges administratives, honoraires de conseil, mises aux normes techniques. Le septième a détaillé les coûts liés aux délais institutionnels : durée d’instruction des autorisations, immobilisation du capital pendant les procédures, incertitude générée par le risque de recours de tiers. J’ai proposé une taxonomie en trois catégories — coûts de conformité, coûts de délai, coûts d’opportunité — qui permet de cartographier les canaux par lesquels l’environnement institutionnel affecte le projet d’extension de capacité.

Mais cette décomposition analytique a une limite : elle suppose que l’impact de chaque friction peut être évalué indépendamment des autres. Or, en quinze ans de direction d’entreprise, ce que j’ai observé — et ce que la littérature confirme — est que les frictions institutionnelles ne s’additionnent pas de manière arithmétique. Elles interagissent. Et leur combinaison produit un effet de blocage décisionnel qui excède la somme de leurs effets individuels. C’est cette non-linéarité que cet article analyse, en mobilisant les cadres de North (1990), Williamson (1985) et Dixit et Pindyck (1994).


L’hypothèse d’additivité et ses limites

L’approche standard en évaluation de projet consiste à recenser les coûts, à les sommer, puis à les intégrer dans un calcul de rentabilité actualisée. Si le coût de conformité est estimé à C, le coût du délai à D, et le coût d’opportunité à O, le coût total des frictions institutionnelles serait C + D + O. Cette logique additive est celle de la VAN classique, telle qu’elle est enseignée dans les manuels de finance d’entreprise (Brealey, Myers & Allen, 2020). Elle repose sur une hypothèse implicite : chaque composante de coût est indépendante des autres et agit sur la décision par un canal séparé.

Cette hypothèse est rarement vérifiée dans la pratique. Un dirigeant de PME qui fait face simultanément à une charge de conformité élevée, à un délai d’instruction incertain et à un risque de recours de tiers ne traite pas ces trois informations comme trois postes budgétaires indépendants. Il les traite comme les composantes d’un environnement hostile, dans lequel l’incertitude générée par chaque friction amplifie la perception négative des deux autres. March et Shapira (1987) ont montré que les dirigeants n’évaluent pas le risque comme une variable isolée, mais comme une appréciation globale de la situation, formée à partir de l’accumulation d’indices convergents. Ce résultat a une conséquence directe : lorsque plusieurs sources de friction s’ajoutent, l’effet sur la décision n’est pas proportionnel au nombre de sources, mais croissant de manière non linéaire.

42 % Part des dirigeants de PME déclarant avoir renoncé à au moins un projet d’investissement au cours des trois dernières années en raison de la complexité cumulée des démarches administratives, selon l’enquête CPME de 2023. Ce chiffre dépasse significativement la part des renoncements attribuables à chaque obstacle pris isolément. Source : CPME (2023), Enquête nationale sur les freins à l’investissement des PME

Trois mécanismes d’interaction entre frictions

L’effet non linéaire des frictions institutionnelles cumulées s’explique par trois mécanismes distincts, qui opèrent simultanément.

Le premier mécanisme est l’amplification réciproque des coûts. Un délai d’instruction prolongé ne se contente pas d’ajouter un coût temporel au coût de conformité déjà engagé : il augmente le coût de conformité lui-même. Pendant la durée de la procédure, les normes applicables peuvent évoluer, ce qui impose des compléments de dossier, des études supplémentaires, ou des modifications du projet initial. Les honoraires de conseil s’accumulent. Le dirigeant, mobilisé sur le suivi procédural, réduit le temps qu’il consacre à la gestion opérationnelle, ce qui engendre des coûts indirects sur l’activité courante. Inversement, l’élévation du coût de conformité allonge le délai de préparation du dossier, car le dirigeant de PME, qui ne dispose pas de services juridiques internes, doit coordonner plusieurs prestataires extérieurs avec des ressources limitées. Les deux catégories de coûts se nourrissent mutuellement dans une boucle de rétroaction positive au sens cybernétique du terme : chaque composante amplifie l’autre.

Le deuxième mécanisme est l’accumulation séquentielle de l’incertitude. Ce mécanisme est au cœur du cadre de Dixit et Pindyck (1994). Dans la théorie des options réelles, la valeur de l’option d’attente dépend de deux paramètres : le degré d’irréversibilité de l’investissement et le niveau d’incertitude. Lorsqu’un seul facteur d’incertitude est présent — par exemple, l’incertitude sur la durée d’instruction du permis — le dirigeant peut estimer grossièrement une fourchette de délai et prendre sa décision en conséquence. Mais lorsque plusieurs facteurs d’incertitude se superposent — durée du permis, évolution possible de la norme ICPE, risque de recours de tiers, instabilité du régime fiscal applicable — le dirigeant fait face à ce que Knight (1921) qualifie d’incertitude radicale : une situation dans laquelle les probabilités des différents scénarios ne sont pas assignables. Dans ce contexte, la valeur de l’option d’attente augmente de manière convexe avec le nombre de sources d’incertitude, et non de manière linéaire.

Le troisième mécanisme est la saturation cognitive du décideur. Simon (1955) a établi que la capacité de traitement de l’information d’un agent économique est structurellement limitée. Le dirigeant de PME, qui cumule le plus souvent les fonctions stratégique, opérationnelle et administrative, dispose d’un budget attentionnel contraint. Lorsqu’un seul obstacle procédural se présente, il peut le traiter comme un problème isolé, allouer les ressources nécessaires et le résoudre. Lorsque trois ou quatre obstacles procéduraux s’empilent, la charge cognitive dépasse la capacité de traitement séquentiel. Le dirigeant ne renonce pas parce que chaque obstacle est insurmontable, mais parce que leur gestion simultanée absorbe une part disproportionnée de ses ressources décisionnelles. L’heuristique de décision qui s’active alors n’est plus un calcul coût-bénéfice, même approximatif : c’est un rejet global du projet, perçu comme trop complexe à mener à terme.


Le cadre institutionnel de North : quand l’instabilité des règles multiplie les frictions

Douglass North (1990) établit que la performance économique d’une société dépend de la qualité de ses institutions, entendues comme l’ensemble des règles formelles et informelles qui structurent les interactions entre agents. Une propriété essentielle d’un bon cadre institutionnel est la cohérence : les règles doivent être compatibles entre elles, stables dans le temps, et appliquées de manière prévisible. L’efficacité d’un dispositif réglementaire ne se mesure pas au nombre de textes adoptés, mais à la capacité des agents économiques à anticiper les conséquences de leurs décisions dans le cadre fixé.

« Les institutions réduisent l’incertitude en fournissant une structure à la vie quotidienne. Elles constituent un guide pour l’interaction humaine. » — Douglass North, 1990, Institutions, Institutional Change and Economic Performance

Ce résultat théorique a une implication directe pour l’analyse des frictions cumulées. Le problème auquel fait face le dirigeant de PME française n’est pas seulement l’existence de coûts de conformité élevés, ni la longueur des délais procéduraux, ni l’incertitude réglementaire prise isolément. Le problème est que ces trois dimensions interagissent dans un cadre institutionnel lui-même instable. La France légifère abondamment : le stock de normes applicables aux entreprises a été évalué à plus de 400 000 textes en vigueur, selon le Conseil d’État. Les modifications normatives sont fréquentes, parfois contradictoires d’un ministère à l’autre, et souvent assorties de délais de mise en œuvre courts. Cette instabilité normative joue un rôle de multiplicateur : elle transforme des frictions qui, prises individuellement, seraient gérables, en un environnement perçu comme globalement imprévisible.

North insiste sur le fait que le coût véritable de l’incohérence institutionnelle ne se lit pas dans les charges administratives directement imputables aux entreprises. Il se lit dans les transactions qui n’ont pas lieu : les investissements reportés, les projets abandonnés, les extensions de capacité auxquelles le dirigeant a renoncé non pas parce qu’elles étaient non rentables, mais parce que l’environnement dans lequel elles devaient se déployer était jugé trop incertain. Ce coût est par définition invisible dans les statistiques économiques, mais il est bien réel dans le tissu productif.


La convexité de la valeur d’attente : ce que Dixit et Pindyck montrent

La théorie des options réelles fournit la formalisation la plus rigoureuse de l’effet non linéaire des frictions cumulées. Dixit et Pindyck (1994) démontrent que, sous des hypothèses standard, la valeur de l’option d’attente est une fonction croissante et convexe de la volatilité de l’environnement. Autrement dit, lorsque l’incertitude augmente, la valeur de ne pas investir immédiatement croît de manière accélérée. Un doublement de l’incertitude ne double pas la valeur de l’option d’attente : il la multiplie par un facteur supérieur à deux.

Appliqué au contexte institutionnel français, ce résultat signifie que la co-occurrence de plusieurs sources d’incertitude — réglementaire, procédurale, contentieuse, fiscale — ne se traduit pas par une augmentation proportionnelle du seuil de déclenchement de l’investissement. Elle se traduit par un déplacement convexe de ce seuil, ce qui rend nécessaire une rentabilité anticipée nettement supérieure pour que le dirigeant décide d’investir. Guiso et Parigi (1999) ont vérifié empiriquement cette relation sur un échantillon de PME italiennes : les entreprises opérant dans les environnements réglementaires les plus incertains étaient celles dont le seuil de rentabilité exigé pour investir était le plus élevé, et cet effet était plus que proportionnel au niveau d’incertitude mesuré.

Pour le dirigeant de PME, la conséquence concrète est la suivante. Un projet d’extension de capacité dont la VAN est positive sous hypothèses standard peut devenir irrationnel à engager dès lors que l’incertitude institutionnelle cumulée pousse la valeur de l’option d’attente au-dessus de la VAN. Le dirigeant qui reporte son investissement dans ce contexte n’est pas prudent par tempérament : il répond de manière rationnelle à un signal de prix. L’option d’attente a une valeur, et cette valeur est élevée lorsque les frictions se cumulent.


Le mécanisme de basculement : du report au renoncement

L’effet le plus problématique de la non-linéarité des frictions cumulées n’est pas le report de l’investissement. C’est le basculement du report vers le renoncement. Tant que le dirigeant perçoit l’accumulation des obstacles comme temporaire, il conserve le projet à l’horizon et attend une amélioration de l’environnement. Mais lorsque la combinaison des frictions dépasse un certain seuil, un changement qualitatif se produit dans le processus décisionnel : le projet quitte la catégorie des décisions reportées pour entrer dans celle des décisions abandonnées.

Ce basculement s’éclaire par la littérature sur les comportements décisionnels en situation de surcharge. Tversky et Shafir (1992) ont montré que l’ajout d’options ou de paramètres à prendre en compte dans une décision ne conduit pas nécessairement à une décision mieux informée : au-delà d’un certain niveau de complexité, il conduit à l’évitement de la décision. Iyengar et Lepper (2000) ont généralisé ce résultat sous le concept de surcharge de choix (choice overload). Dans le contexte de l’investissement des PME, la surcharge ne porte pas sur le nombre d’options disponibles, mais sur le nombre d’obstacles à lever avant de pouvoir engager le projet. Le mécanisme est cependant identique : au-delà d’un certain seuil de complexité perçue, le dirigeant cesse de chercher une solution et renonce.

En termes williamsoniens, on peut formuler ce basculement de la manière suivante : lorsque les coûts de transaction cumulés associés à un projet dépassent un certain ratio par rapport aux coûts de production anticipés, la transaction — c’est-à-dire l’investissement lui-même — n’a plus lieu. Le marché ne produit plus de signal de prix sur ce projet, parce que le projet n’existe plus en tant que projet. Il a été évacué du champ décisionnel du dirigeant, absorbé par la friction institutionnelle.

Précision méthodologique L’effet de seuil décrit ici est un mécanisme analytique, pas une valeur numérique universelle. Le point de basculement varie selon la taille de l’entreprise, le secteur d’activité, l’expérience procédurale du dirigeant et les ressources disponibles. L’intérêt du cadre n’est pas de prédire un seuil numérique, mais de montrer que l’interaction des frictions génère une discontinuité dans le comportement décisionnel.

Ce que cette analyse apporte au cadre de la série

Les trois articles de l’axe 3 — coûts de conformité, coûts de délai, effets cumulés — dessinent ensemble un mécanisme que les modèles d’évaluation standard ne capturent pas. La VAN classique intègre les coûts de production et le taux d’actualisation, mais elle ne modélise pas l’interaction entre les frictions institutionnelles ni l’effet de seuil qui transforme un investissement reporté en investissement abandonné. La théorie des options réelles intègre l’irréversibilité et l’incertitude, mais dans sa forme standard, elle traite l’incertitude comme une variable unique, sans distinguer ses composantes institutionnelles. Le cadre de Williamson et de North permet de décomposer cette incertitude en ses sources institutionnelles spécifiques et de comprendre pourquoi leur combinaison est superadditive.

Ce résultat a une conséquence analytique importante pour la suite de cette série. Si les frictions institutionnelles ne s’additionnent pas linéairement, alors la rentabilité telle qu’elle est calculée par les outils financiers classiques — que l’on peut qualifier de rentabilité objective — ne correspond pas à la rentabilité telle qu’elle est évaluée par le dirigeant en situation réelle. Il existe un écart systématique entre les deux, et cet écart croît avec le niveau de frictions institutionnelles cumulées. C’est cette distinction entre rentabilité objective et rentabilité perçue qui constituera le cœur de l’article suivant et, plus largement, la pièce centrale du cadre conceptuel que cette série construit progressivement.

Les données Bpifrance Le Lab et les enquêtes CPME convergent sur un constat que les modèles standards peinent à expliquer : des projets dont la rentabilité calculée est positive ne sont pas engagés. L’hypothèse que je défends, et que les trois derniers articles étayent, est que cette anomalie apparente n’en est pas une. Elle est le produit rationnel d’un environnement institutionnel dont les frictions cumulées dégradent la rentabilité perçue bien en deçà de la rentabilité calculée. Comprendre ce mécanisme est indispensable pour quiconque s’intéresse au non-investissement structurel des PME françaises.

Références

  • Bpifrance Le Lab & Rexecode (2024). Enquête Trésorerie, Investissement et Croissance des PME.
  • Brealey, R. A., Myers, S. C., & Allen, F. (2020). Principles of Corporate Finance. 13e éd., McGraw-Hill.
  • CPME (2023). Enquête nationale sur les freins à l’investissement des PME. Confédération des Petites et Moyennes Entreprises.
  • Dixit, A. K., & Pindyck, R. S. (1994). Investment under Uncertainty. Princeton University Press.
  • Guiso, L., & Parigi, G. (1999). Investment and demand uncertainty. Quarterly Journal of Economics, 114(1), 185–227.
  • Iyengar, S. S., & Lepper, M. R. (2000). When choice is demotivating: Can one desire too much of a good thing? Journal of Personality and Social Psychology, 79(6), 995–1006.
  • Knight, F. H. (1921). Risk, Uncertainty and Profit. Houghton Mifflin.
  • March, J. G., & Shapira, Z. (1987). Managerial perspectives on risk and risk taking. Management Science, 33(11), 1404–1418.
  • North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change, and Economic Performance. Cambridge University Press.
  • Simon, H. A. (1955). A behavioral model of rational choice. Quarterly Journal of Economics, 69(1), 99–118.
  • Tversky, A., & Shafir, E. (1992). Choice under conflict: The dynamics of deferred decision. Psychological Science, 3(6), 358–361.
  • Williamson, O. E. (1985). The Economic Institutions of Capitalism. Free Press.