Dans la pratique des PME, les décisions d'investissement sont rarement prises dans les conditions idéalisées par les modèles financiers standards. L'information est incomplète, le temps d'analyse est contraint, et l'évolution de l'environnement réglementaire reste difficile à anticiper. Ce constat, largement partagé dans la littérature en sciences de gestion (Julien & Marchesnay, 1996 ; Torrès, 2003), rejoint mon expérience : dans ma pratique de dirigeant d'une entreprise de services numériques, je ne crois pas avoir rencontré de dirigeant de PME qui dispose de l'ensemble des paramètres que suppose un calcul de valeur actuelle nette rigoureusement conduit.
La question que ce constat pose est à la fois pratique et scientifique : si le calcul rationnel complet est hors de portée du décideur, par quels mécanismes celui-ci arbitre-t-il ses décisions d'investissement ? Et pourquoi ces mécanismes conduisent-ils, dans certains cas, à des décisions de report ou de renoncement ? Dans quelle mesure le cadre de la rationalité limitée permet-il d'éclairer ces décisions (et en particulier ces non-décisions) en contexte d'incertitude réglementaire ?
Cette note propose une lecture théorique de la décision d'investissement en PME à partir du cadre de la rationalité limitée formulé par Herbert Simon (1947, 1955). La démarche est essentiellement conceptuelle : elle consiste à mobiliser plusieurs cadres issus de l'économie comportementale et de la théorie de la décision afin d'éclairer un phénomène observé dans les PME, sans prétendre à une démonstration empirique complète. On examinera d'abord les limites des modèles financiers standards appliqués aux PME, puis l'apport du cadre de la rationalité limitée et des heuristiques de décision, avant de considérer le rôle spécifique de l'ambiguïté réglementaire dans la formation du jugement du dirigeant.
Les limites des modèles standards dans le contexte des PME
Les outils classiques d'évaluation de l'investissement (valeur actuelle nette, taux de rendement interne, seuil de rentabilité) reposent sur un ensemble de postulats communs : le décideur dispose de l'information pertinente, du temps pour la traiter, et de la capacité cognitive pour en déduire la décision optimale. Ce cadre correspond à ce que Simon (1976) appelle la rationalité substantive : une forme de rationalité définie par le résultat, où l'agent maximise une fonction d'utilité en intégrant l'ensemble des données disponibles.
Dans une grande entreprise dotée d'une direction financière, d'analystes dédiés et de comités d'investissement, ces postulats peuvent constituer une approximation utile. Leur pouvoir descriptif semble en revanche plus limité dans le cas des PME, où l'information, le temps et les ressources cognitives sont fortement contraints. Le dirigeant de PME cumule les fonctions, arbitre sous pression temporelle, et traite simultanément des décisions opérationnelles, commerciales, sociales et financières. Torrès (2003) analyse la proximité comme un principe de gestion de la petite entreprise et souligne l'effet de grossissement qui en résulte : ce qui est proche du dirigeant prend à ses yeux une importance accrue. J'y vois à la fois un avantage informationnel et une source possible de surcharge cognitive.
Des enquêtes apportent des éléments allant dans le sens de cette analyse. Interrogeant des directeurs financiers d'entreprises américaines, Graham et Harvey (2001) constatent que les plus petites entreprises de leur échantillon, qui restent souvent bien plus grandes que la plupart des PME françaises, utilisent nettement moins la VAN que les grandes et recourent davantage au délai de récupération. Les enquêtes portant sur de plus petites entreprises vont dans le même sens : en Europe, France comprise, les petites entreprises restent attachées au délai de récupération (Brounen, de Jong et Koedijk, 2004), et nombre de petites entreprises américaines interrogées par Danielson et Scott (2006) déclarent décider à l'intuition ou au délai de récupération plutôt qu'à l'aide d'une méthode actualisée. Ces résultats ne démontrent pas directement l'existence d'un raisonnement heuristique, mais ils sont compatibles avec l'hypothèse d'une décision prise sous forte contrainte cognitive et organisationnelle, hypothèse que le cadre théorique de Simon permet d'examiner.
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Suite de la note
- La rationalité limitée : un cadre pensé pour le décideur réel
- Les heuristiques de jugement : de Simon à Tversky et Kahneman
- L'ambiguïté réglementaire : un amplificateur possible des contraintes cognitives
- Portée et limites de cette lecture
- Références