Dans la pratique des PME, les décisions d'investissement sont rarement prises dans les conditions idéalisées par les modèles financiers standards. L'information est incomplète, le temps d'analyse est contraint, et l'évolution de l'environnement réglementaire reste largement imprévisible. Ce constat, largement partagé dans la littérature en sciences de gestion (Julien & Marchesnay, 1996 ; Torres, 2003), rejoint également l'observation de terrain de nombreux praticiens, dont la mienne : en quinze ans de direction d'entreprise dans le secteur numérique, je n'ai pas rencontré de dirigeant de PME disposant de l'ensemble des paramètres que suppose un calcul de valeur actuelle nette rigoureusement conduit.
La question que ce constat pose est à la fois pratique et scientifique : si le calcul rationnel complet est hors de portée du décideur, par quels mécanismes celui-ci arbitre-t-il ses décisions d'investissement ? Et pourquoi ces mécanismes conduisent-ils, dans un nombre significatif de cas, à des décisions de report ou de renoncement ? Dans quelle mesure le cadre de la rationalité limitée permet-il d'éclairer ces décisions (et en particulier ces non-décisions) en contexte d'incertitude réglementaire ?
Cet article propose une lecture théorique de la décision d'investissement en PME à partir du cadre de la rationalité limitée formulé par Herbert Simon (1955). La démarche est essentiellement conceptuelle : elle consiste à mobiliser plusieurs cadres issus de l'économie comportementale et de la théorie de la décision afin d'éclairer un phénomène observé dans les PME, sans prétendre à une démonstration empirique complète. On examinera d'abord les limites des modèles financiers standards appliqués aux PME, puis l'apport du cadre de la rationalité limitée et des heuristiques de décision, avant de considérer le rôle spécifique de l'ambiguïté réglementaire dans la formation du jugement du dirigeant.
Les limites des modèles standards dans le contexte des PME
Les outils classiques d'évaluation de l'investissement (valeur actuelle nette, taux de rendement interne, seuil de rentabilité) reposent sur un ensemble de postulats communs : le décideur dispose de l'information pertinente, du temps pour la traiter, et de la capacité cognitive pour en déduire la décision optimale. Ce cadre correspond à ce que Simon (1976) appelle la rationalité substantive : une forme de rationalité définie par le résultat, où l'agent maximise une fonction d'utilité en intégrant l'ensemble des données disponibles.
Dans une grande entreprise dotée d'une direction financière, d'analystes dédiés et de comités d'investissement, ces postulats peuvent constituer une approximation utile. Leur pouvoir descriptif semble en revanche plus limité dans le cas des PME, où l'information, le temps et les ressources cognitives sont fortement contraints. Le dirigeant de PME cumule les fonctions, arbitre sous pression temporelle, et traite simultanément des décisions opérationnelles, commerciales, sociales et financières. Torres (2003) a documenté cette centralisation décisionnelle comme un trait structurel de la petite entreprise, en montrant que la proximité du dirigeant avec l'ensemble des fonctions de l'organisation constitue à la fois un avantage informationnel et une source de surcharge cognitive.
Plusieurs enquêtes institutionnelles apportent des éléments allant dans le sens de cette analyse. Les travaux de Bpifrance Le Lab (2017) suggèrent qu'une part importante des dirigeants de PME françaises ne recourent pas systématiquement à des outils formalisés d'évaluation financière dans leurs décisions d'investissement. Ce résultat ne démontre pas directement l'existence d'un raisonnement heuristique, mais il est compatible avec l'hypothèse d'une décision prise sous forte contrainte cognitive et organisationnelle, hypothèse que le cadre théorique de Simon permet d'examiner.
La rationalité limitée : un cadre pensé pour le décideur réel
Herbert Simon introduit le concept de rationalité limitée (bounded rationality) en 1955, dans un article publié dans le Quarterly Journal of Economics. Sa proposition est explicite : les agents économiques ne maximisent pas, parce qu'ils ne le peuvent pas. Leurs capacités cognitives sont finies, l'information dont ils disposent est incomplète, et le temps de traitement est contraint. Plutôt que de rechercher la solution optimale, le décideur s'arrête à la première option qui franchit un seuil d'acceptabilité, ce que Simon appelle le satisficing, néologisme formé à partir de satisfy et suffice (Simon, 1955).
Appliqué à la décision d'investissement en PME, ce cadre offre un premier outil d'interprétation. Un dirigeant confronté à un projet d'extension de capacité ne calcule généralement pas la VAN ajustée à dix scénarios réglementaires : il évalue si le projet semble viable compte tenu de ce qu'il sait, de ce qu'il anticipe, et de ce qu'il redoute. Si l'un de ces trois paramètres dépasse un seuil de tolérance, il interrompt l'évaluation. Ce comportement peut être interprété comme une forme de satisficing au sens de Simon, appliquée non pas au choix d'une option parmi plusieurs, mais à la décision binaire d'investir ou de ne pas investir.
« Le comportement réel ne parvient même pas à s'approcher de la rationalité substantive, et cela sur au moins deux plans. Premièrement, seule une fraction des alternatives est examinée. Deuxièmement, les conséquences possibles ne sont que partiellement explorées. » — Herbert Simon, 1976, Administrative Behavior, 3e édition
Il faut souligner que Simon ne présente pas ces limitations comme des défauts du décideur. La rationalité limitée est une propriété structurelle de tout agent humain confronté à un environnement complexe. Les heuristiques et les procédures simplifiées de recherche que décrit Simon sont des adaptations fonctionnelles à des contraintes réelles, et non des erreurs à corriger. Cette distinction est importante, car les travaux ultérieurs en psychologie cognitive ont parfois été interprétés comme une liste de biais irrationnels, ce qui constitue un glissement par rapport au cadre initial de Simon.
Les heuristiques de jugement : de Simon à Tversky et Kahneman
Simon ouvre la voie en identifiant les procédures de recherche simplifiées et la recherche séquentielle comme mécanismes centraux de la décision en rationalité limitée. Les travaux de Tversky et Kahneman (1974), inscrits dans une tradition de psychologie cognitive distincte mais complémentaire, ont formalisé plus précisément les raccourcis mentaux par lesquels les individus forment leurs jugements en situation d'incertitude. Ils les désignent sous le terme d'heuristiques : des règles de jugement intuitives qui permettent de décider rapidement avec une information limitée, mais qui peuvent aussi produire des écarts systématiques par rapport au calcul probabiliste. Ces écarts, Tversky et Kahneman les appellent des biais.
Deux de ces heuristiques semblent particulièrement opérantes dans le contexte de la décision d'investissement en PME.
L'ancrage. Le dirigeant évalue un nouveau projet en prenant comme référence une valeur initiale : un chiffre entendu, un cas connu, une expérience passée. Si un confrère a subi des surcoûts réglementaires de 30 % sur un projet similaire, ce chiffre peut devenir le point de référence pour évaluer le projet en cours, même si les conditions sont objectivement différentes. Tversky et Kahneman (1974) ont montré expérimentalement que l'ancrage persiste même lorsque le décideur est informé du caractère arbitraire de la valeur initiale.
La disponibilité. Le dirigeant tend à surestimer la probabilité des événements dont il se souvient facilement : un contrôle fiscal récent, un refus de permis de construire dans son voisinage, un cas de faillite médiatisé. Ces événements marquants sont cognitivement accessibles et peuvent déformer l'évaluation du risque réel. En retour, les projets menés à bien sans difficulté réglementaire, moins saillants en mémoire, tendent à être sous-pondérés dans le jugement.
Il faut cependant préciser que le lien entre ces heuristiques et les comportements effectifs des dirigeants de PME relève, dans l'état actuel des connaissances, davantage de l'hypothèse interprétative que de la démonstration empirique directe. Les travaux de Tversky et Kahneman ont été conduits principalement en laboratoire. Leur transposition au contexte décisionnel de la PME, où les enjeux sont réels et les décideurs expérimentés, appelle des vérifications empiriques que la recherche en sciences de gestion n'a pas encore pleinement fournies, même si plusieurs travaux s'en approchent (Busenitz & Barney, 1997).
L'ambiguïté réglementaire : un amplificateur possible des contraintes cognitives
La rationalité limitée est un état permanent du décideur. Mais l'intensité de ses effets varie selon le contexte informationnel. Plus l'environnement est incertain, plus les limites cognitives sont susceptibles de peser sur les conditions dans lesquelles le jugement se forme.
Il convient ici de distinguer deux notions proches mais non équivalentes. Frank Knight (1921) établit une distinction devenue classique entre le risque (situation où le décideur peut estimer une distribution de probabilité sur les résultats possibles) et l'incertitude au sens strict (situation où cette distribution elle-même est inconnue). Daniel Ellsberg (1961) affine cette distinction en montrant expérimentalement que les individus manifestent une préférence systématique pour les situations où les probabilités sont connues par rapport aux situations où elles ne le sont pas, même à espérance de gain identique. Il désigne cette préférence sous le terme d'aversion à l'ambiguïté.
L'environnement réglementaire français présente, pour le dirigeant de PME, des caractéristiques qui se rapprochent de l'ambiguïté au sens d'Ellsberg. Les composantes marchandes d'un projet (demande anticipée, prix, coûts de production) sont en général plus aisément estimables que les paramètres réglementaires et administratifs. Les délais d'instruction administrative, l'évolution des normes applicables en cours de projet, les risques de recours de tiers : ces variables relèvent d'un environnement dont les distributions de probabilité sont difficiles, voire impossibles, à estimer de façon fiable. Si la rationalité limitée vaut pour tout décideur en toute situation, le cas français peut présenter une acuité particulière en raison de la complexité administrative et de l'instabilité perçue des cadres applicables. Plusieurs baromètres patronaux convergent pour montrer que l'environnement réglementaire est perçu par une part importante des dirigeants comme un frein à l'investissement, même si les niveaux varient selon les enquêtes et les formulations retenues.
L'un des effets possibles de cette ambiguïté est un relèvement du seuil subjectif d'acceptabilité du projet. On peut faire l'hypothèse que, face à une composante institutionnelle non probabilisable, le dirigeant exige une rentabilité espérée plus élevée pour compenser une incertitude qu'il ne peut ni mesurer ni réduire. Dans un nombre significatif de cas, ce seuil relevé peut conduire à une décision de report ou de renoncement, même lorsque le projet présente, au regard des données disponibles, des perspectives de marché favorables. March et Shapira (1987) ont montré que les dirigeants arbitrent en référence à des niveaux cibles d'aspiration intériorisés, plutôt qu'en maximisant une fonction d'utilité, ce qui est cohérent avec l'idée d'un seuil ajusté par les conditions perçues de l'environnement.
Ce que ce cadre permet de comprendre, et ses limites
L'intérêt de cette lecture est de déplacer l'analyse de la seule question du rendement objectif vers les conditions cognitives et institutionnelles dans lesquelles la décision d'investissement se forme. La rationalité limitée de Simon, complétée par les heuristiques de Tversky et Kahneman et par la distinction knightienne entre risque et incertitude, permet de mieux comprendre pourquoi des projets techniquement rentables ne sont pas toujours lancés, et pourquoi cette inaction n'est pas nécessairement irrationnelle au regard des contraintes réelles du décideur.
Trois conséquences méritent d'être formulées, sous forme d'hypothèses plutôt que de résultats établis. Premièrement, le seuil de rentabilité effectivement utilisé par le dirigeant n'est probablement pas le seuil calculé par un modèle financier : il est ajusté par l'expérience, les heuristiques de jugement et la perception de l'environnement. Deuxièmement, la centralisation décisionnelle propre aux PME (Torres, 2003 ; Julien & Marchesnay, 1996) réduit les possibilités de correction des biais individuels que des structures organisationnelles plus complexes peuvent offrir. Troisièmement, les politiques publiques de soutien à l'investissement, qui agissent sur la rentabilité objective du projet, pourraient gagner à intégrer la dimension cognitive de la décision, en réduisant l'ambiguïté réglementaire plutôt qu'en améliorant seulement les paramètres financiers.
Le cadre de la rationalité limitée constitue ainsi un premier niveau d'analyse, nécessaire mais non suffisant. Il éclaire les contraintes cognitives du décideur, mais ne décrit ni les mécanismes institutionnels qui produisent l'incertitude, ni les dynamiques de valorisation de l'attente face à un environnement instable. Pour aller plus loin, il faudra articuler Simon avec la théorie des options réelles de Dixit et Pindyck (1994) et l'analyse institutionnelle de North (1990) et Williamson (1985). Ce sera l'objet des prochains articles de cette série.
Références
- Bpifrance Le Lab (2017). Trésorerie, investissement et croissance des PME. Bpifrance.
- Busenitz, L. W., & Barney, J. B. (1997). Differences between entrepreneurs and managers in large organizations: Biases and heuristics in strategic decision-making. Journal of Business Venturing, 12(1), 9–30.
- Dixit, A. K., & Pindyck, R. S. (1994). Investment under Uncertainty. Princeton University Press.
- Ellsberg, D. (1961). Risk, Ambiguity, and the Savage Axioms. The Quarterly Journal of Economics, 75(4), 643–669.
- Julien, P.-A., & Marchesnay, M. (1996). L'Entrepreneuriat. Economica.
- Knight, F. H. (1921). Risk, Uncertainty and Profit. Houghton Mifflin.
- March, J. G., & Shapira, Z. (1987). Managerial Perspectives on Risk and Risk Taking. Management Science, 33(11), 1404–1418.
- North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change, and Economic Performance. Cambridge University Press.
- Simon, H. A. (1955). A Behavioral Model of Rational Choice. The Quarterly Journal of Economics, 69(1), 99–118.
- Simon, H. A. (1976). Administrative Behavior, 3e édition. Free Press.
- Torres, O. (2003). Petitesse des entreprises et grossissement des effets de proximité. Revue Française de Gestion, 29(144), 119–138.
- Tversky, A., & Kahneman, D. (1974). Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases. Science, 185(4157), 1124–1131.
- Williamson, O. E. (1985). The Economic Institutions of Capitalism. Free Press.