Les cinq articles précédents de cette série ont examiné les mécanismes cognitifs et les formes d’incertitude qui pèsent sur la décision d’investissement du dirigeant de PME. Biais comportementaux, rationalité limitée, incertitude knightienne, valeur de l’attente, incertitude de politique économique : ces cadres éclairent la dimension subjective de la décision, c’est-à-dire la manière dont le dirigeant perçoit et traite l’information disponible. Ils laissent cependant de côté une dimension qui, dans mon expérience de quinze ans de direction d’entreprise, a pesé au moins autant que les biais cognitifs : le coût concret, mesurable, de la mise en conformité réglementaire.

Ce coût n’est pas une perception. Il se traduit en heures de travail administratif, en honoraires de conseil, en délais d’instruction, en adaptations techniques imposées par des normes évolutives. Il est documenté par des institutions internationales, des rapports parlementaires et des enquêtes patronales. Il est pourtant rarement intégré dans les modèles d’évaluation financiers utilisés par les PME, et presque jamais inclus dans les analyses coût-bénéfice qui accompagnent l’adoption de nouvelles réglementations. L’économie institutionnelle, et notamment les travaux de Williamson (1985) et de North (1990), fournit un cadre analytique pour comprendre pourquoi cette charge existe, pourquoi elle est structurellement sous-estimée, et pourquoi elle pèse de manière disproportionnée sur les petites entreprises.


Ce que les données institutionnelles révèlent : un coût massif et récurrent

Plusieurs sources convergent pour établir l’ordre de grandeur de la charge réglementaire pesant sur les entreprises françaises. L’OCDE, dans le cadre de son programme de mesure des charges administratives, a estimé en 2010 le coût total des obligations réglementaires pesant sur les entreprises en France à environ 60 milliards d’euros par an, soit près de 3 % du PIB. Cette estimation, reprise en 2018 par une circulaire du Premier ministre sur la simplification du droit, a été actualisée par plusieurs travaux ultérieurs. Un rapport du Sénat de 2023 sur la sobriété normative situe le coût global des normes entre 3,5 % et 4,5 % du PIB français, dont 75 à 80 % seraient directement supportés par les entreprises.

~ 60 Md€ Estimation du coût annuel des charges administratives et réglementaires pesant sur les entreprises en France, soit environ 3 % du PIB. Les estimations récentes situent le coût total des normes entre 3,5 % et 4,5 % du PIB. Source : OCDE (2010), Programme MRCA · Sénat (2023), Rapport sur la sobriété normative

Le classement Doing Business de la Banque mondiale, avant sa suspension en 2021, plaçait la France au 32e rang sur 190 économies en 2020. Ce rang, honorable en valeur absolue, masque des performances inégales selon les critères. Sur les indicateurs liés à l’obtention de permis de construire et au paiement des impôts, la France se situait significativement en dessous de la moyenne des pays de l’UE-15. L’indicateur PMR (Product Market Regulation) de l’OCDE confirme cette position : en 2013, le score français s’établissait à 1,47, contre 1,34 pour la moyenne européenne, reflétant un niveau de réglementation supérieur à celui de la plupart des partenaires commerciaux.

Ces données agrégées ne disent cependant pas où le coût se loge précisément, ni pourquoi il pèse davantage sur les PME que sur les grandes entreprises. Pour avancer sur ces deux questions, il faut passer de la mesure macroéconomique au cadre analytique.


Les coûts de transaction au sens de Williamson : une grille de lecture pour la conformité

Oliver Williamson, dans The Economic Institutions of Capitalism (1985), propose une théorie des coûts de transaction qui permet de comprendre pourquoi les échanges économiques ne se réduisent pas aux coûts de production. Williamson distingue les coûts de production proprement dits (matières premières, main-d’œuvre, équipement) des coûts de transaction : les coûts liés à la recherche d’information, à la négociation, à la rédaction de contrats, au contrôle de leur exécution et à la résolution des litiges. Ces coûts, souvent invisibles dans les modèles standards, constituent une part significative du coût réel de toute activité économique.

Williamson identifie deux sources structurelles de coûts de transaction : la rationalité limitée des agents (les contrats ne peuvent pas tout prévoir, car les agents ne disposent ni de l’information complète ni de la capacité cognitive pour la traiter) et l’opportunisme (les parties à un échange peuvent tirer avantage d’asymétries d’information). Plus l’environnement est incertain et plus les actifs engagés sont spécifiques, plus les coûts de transaction augmentent.

« L’économie des coûts de transaction soutient que les institutions économiques du capitalisme ont pour objet principal et pour effet d’économiser sur les coûts de transaction. » — Oliver Williamson, 1985, The Economic Institutions of Capitalism

Appliqué à la conformité réglementaire, ce cadre est éclairant. Le dirigeant de PME qui engage un projet d’extension de capacité ne supporte pas seulement le coût de construction ou d’équipement. Il supporte également un ensemble de coûts de transaction liés à l’environnement institutionnel : identification des normes applicables, constitution des dossiers d’autorisation, recours à des prestataires spécialisés (bureaux d’études, avocats, experts environnementaux), suivi des procédures, adaptation du projet aux évolutions normatives en cours d’instruction. Ces coûts ne figurent généralement pas dans le calcul de la VAN du projet, parce qu’ils ne relèvent pas du coût de production au sens strict. Ils n’en constituent pas moins une dépense réelle, souvent non négligeable, dont l’ampleur n’est connue qu’ex post.


L’environnement institutionnel au sens de North : pourquoi les règles du jeu comptent

Douglass North, dans Institutions, Institutional Change and Economic Performance (1990), prolonge et complète l’analyse de Williamson en déplaçant le regard des transactions individuelles vers l’environnement institutionnel dans lequel elles s’inscrivent. Pour North, les institutions sont les « règles du jeu » d’une société : l’ensemble des contraintes formelles (lois, règlements, normes) et informelles (conventions, usages, pratiques administratives) qui encadrent les interactions entre agents économiques. Les organisations (entreprises, administrations, associations) sont les « joueurs » qui opèrent à l’intérieur de ces règles.

La thèse centrale de North est que la performance économique dépend de la qualité de l’environnement institutionnel. Des institutions bien conçues réduisent les coûts de transaction, sécurisent les droits de propriété, rendent les engagements crédibles et facilitent les échanges. Des institutions mal conçues, instables ou excessivement complexes produisent l’effet inverse : elles élèvent les coûts de transaction, créent de l’incertitude sur les règles applicables et découragent l’investissement productif.

C’est dans cette perspective que je propose d’utiliser le terme de friction institutionnelle pour désigner l’ensemble des coûts, délais et incertitudes que l’environnement réglementaire et administratif impose au dirigeant de PME lorsqu’il entreprend un projet d’investissement. La friction institutionnelle n’est pas un défaut du dirigeant (comme le suggèrerait une lecture purement comportementale) ni une simple composante de risque (comme le supposerait un modèle financier standard). C’est une propriété de l’environnement dans lequel le projet s’insère, et son intensité dépend de la qualité des institutions au sens de North.


Pourquoi la charge pèse davantage sur les PME : l’effet de taille

L’un des résultats les plus robustes de la littérature sur les coûts de conformité est leur caractère régressif par rapport à la taille de l’entreprise. Le rapport du Sénat (2023) évalue le coût de la conformité réglementaire à une fourchette comprise entre 1 % et 3 % du chiffre d’affaires pour les TPE, un poids proportionnellement bien supérieur à celui que supportent les ETI et les grandes entreprises. Une étude du METI publiée en 2023 chiffre le coût des normes pour les seules ETI françaises à 28 milliards d’euros par an, soit environ 2,6 % de leur chiffre d’affaires total — un ratio déjà élevé, mais inférieur à celui des plus petites structures.

L’explication est structurelle. Les obligations réglementaires comportent une composante fixe importante : le temps de veille normative, les démarches administratives, les coûts de conseil juridique, la constitution des dossiers d’autorisation. Ces coûts fixes ne sont pas proportionnels au chiffre d’affaires : ils pèsent de manière comparable sur une PME de 20 salariés et sur une ETI de 500. Mais leur impact relatif est sans commune mesure. Le dirigeant de la PME, qui cumule souvent les fonctions de direction générale, de gestion financière et de suivi administratif — ce que Torres (2003) a décrit comme la centralisation décisionnelle propre à la petite entreprise — absorbe lui-même une part significative de cette charge. Chaque heure consacrée à un dossier de conformité est une heure retirée à la gestion opérationnelle, à la relation client ou à l’évaluation stratégique de projets d’investissement.

La grande entreprise, en revanche, dispose de services juridiques, de départements HSE (hygiène, sécurité, environnement), de responsables conformité dédiés. Elle peut mutualiser le coût de la veille normative sur un volume d’activité qui rend la charge unitaire marginale. Cette asymétrie est précisément ce que Williamson décrit comme un avantage organisationnel lié à la taille : la capacité à internaliser les coûts de transaction dans une structure spécialisée, là où la petite entreprise les supporte de manière diffuse et non optimisée.


La conformité comme coût d’opportunité : ce que le dirigeant ne fait pas pendant qu’il se conforme

Les estimations disponibles mesurent le coût direct de la conformité : heures de travail, honoraires, investissements de mise aux normes. Elles ne mesurent pas, en règle générale, le coût d’opportunité associé. Or, dans le cas de la PME, ce coût d’opportunité est potentiellement le plus significatif.

Un dirigeant qui consacre deux jours par semaine au suivi réglementaire d’un projet d’extension de capacité ne consacre pas ces deux jours à prospecter de nouveaux clients, à négocier avec ses fournisseurs ou à évaluer d’autres opportunités d’investissement. Djankov, La Porta, Lopez-de-Silanes et Shleifer (2002), dans une étude comparative portant sur 85 pays, ont montré que le nombre de procédures réglementaires nécessaires pour créer une entreprise est corrélé négativement avec le taux de création d’entreprises et positivement avec les niveaux de corruption et d’économie informelle. Leur résultat suggère que la charge procédurale ne se contente pas d’augmenter le coût des projets : elle en élimine certains, en détournant les ressources du dirigeant vers des activités non productives.

Ce point rejoint, par une voie différente, l’analyse de la rationalité limitée que j’ai développée dans le deuxième article de cette série. Simon (1955) décrit un décideur dont les capacités cognitives sont finies et le temps de traitement contraint. La charge de conformité ne crée pas la rationalité limitée, mais elle en aggrave les effets : en absorbant une part croissante de l’attention et du temps du dirigeant, elle réduit la capacité cognitive disponible pour l’évaluation stratégique des projets d’investissement. Le seuil de satisficing au sens de Simon, déjà élevé par nature, se relève encore lorsque le décideur est cognitivement saturé par des tâches administratives.

Périmètre de l’analyse Les données citées dans cet article mesurent des coûts agrégés. Elles ne permettent pas d’imputer un coût précis à un type de norme ou à un secteur donné. Les estimations OCDE et Doing Business ont par ailleurs fait l’objet de débats méthodologiques (le programme Doing Business a été suspendu en 2021 après des irrégularités dans les données). Elles constituent néanmoins les repères les plus robustes disponibles pour cadrer l’ordre de grandeur de la charge réglementaire.

Ce que ce cadre apporte à l’analyse de la décision d’investissement en PME

Les articles précédents de cette série ont montré que l’incertitude réglementaire affecte la décision d’investissement par un canal subjectif : elle modifie la perception du risque par le dirigeant, élève son seuil d’acceptabilité et, dans le cadre de la théorie des options réelles, augmente la valeur de l’attente. Le présent article ajoute un canal distinct : le coût objectif de la conformité réglementaire, c’est-à-dire la charge que l’environnement institutionnel impose au projet indépendamment de la perception qu’en a le dirigeant.

Williamson (1985) fournit la grille d’analyse : les coûts de conformité sont des coûts de transaction, structurellement distincts des coûts de production et systématiquement sous-estimés dans les modèles d’évaluation standards. North (1990) fournit le cadre macro-institutionnel : l’intensité de ces coûts dépend de la qualité de l’environnement institutionnel, et non des seules caractéristiques du projet ou du dirigeant. Ensemble, ces deux cadres permettent de passer d’une explication purement comportementale du non-investissement (le dirigeant perçoit mal le risque) à une explication institutionnelle (l’environnement impose des coûts réels que les outils de décision ne captent pas).

Ce déplacement analytique a une conséquence directe sur la manière de formuler le problème. La question n’est plus seulement « pourquoi le dirigeant hésite-t-il à investir ?», mais aussi « combien l’environnement institutionnel ajoute-t-il au coût réel du projet, et ce surcoût est-il visible dans les outils de décision dont dispose le dirigeant ?». Les prochains articles de cette série examineront les deux autres composantes de la friction institutionnelle — les délais administratifs et les effets non linéaires de leur cumul — avant de proposer un cadre conceptuel intégrateur articulant rentabilité objective et rentabilité perçue.

Références

  • Djankov, S., La Porta, R., Lopez-de-Silanes, F., & Shleifer, A. (2002). The regulation of entry. Quarterly Journal of Economics, 117(1), 1–37.
  • Knight, F. H. (1921). Risk, Uncertainty and Profit. Houghton Mifflin.
  • North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change and Economic Performance. Cambridge University Press.
  • OCDE (2010). Programme de mesure et réduction des charges administratives (MRCA) : rapport France.
  • OCDE (2018). Indicateurs de réglementation des marchés de produits (PMR) : note pays France.
  • Sénat (2023). La sobriété normative pour renforcer la compétitivité des entreprises. Rapport d’information n° 743.
  • Simon, H. A. (1955). A behavioral model of rational choice. Quarterly Journal of Economics, 69(1), 99–118.
  • Torres, O. (2003). Petitesse des entreprises et grossissement des effets de proximité. Revue française de gestion, 144, 119–138.
  • Williamson, O. E. (1985). The Economic Institutions of Capitalism. Free Press.
  • World Bank (2020). Doing Business 2020 : Comparing Business Regulation in 190 Economies. Washington, DC.
  • METI (2023). Le coût des normes pour les ETI. Étude Mawenzi Partners pour le Mouvement des Entreprises de Taille Intermédiaire.