En 2025, seules 39 % des PME françaises ont investi. C'est le ratio le plus bas enregistré depuis vingt ans, hors année Covid. En parallèle, une PME-ETI industrielle sur trois est désormais déficitaire. La moitié des dirigeants déclarent reporter leurs projets d'investissement, et un sur cinq les annuler purement et simplement. On peut lire ces chiffres comme un signal de crise. Je les lis comme un signal de lucidité : quand les conditions deviennent absurdes, ne pas investir est la décision la plus rationnelle qu'un dirigeant puisse prendre.
Le décrochage en trois chiffres
Commençons par ce que disent les données. Pas les déclarations de Bercy. Pas les tribunes d'économistes parisiens. Les comptes réels des entreprises, analysés par la Banque de France et BPI France.
39 % des PME ont investi en 2025, selon le baromètre semestriel BPI France Le Lab/Rexecode. La moyenne historique depuis 2001 est de 55 %. Ce n'est pas un trou d'air. C'est un décrochage structurel qui s'installe dans la durée. Et pour 2026, la projection ne s'améliore pas : 44 % des dirigeants disent envisager d'investir — c'est encore en dessous de la moyenne, et en recul par rapport à 2025.
Contre 43 % en 2024 et 55 % en moyenne depuis 2001. Le plus bas niveau hors crise sanitaire en vingt ans. Source : Baromètre BPI France Le Lab / Rexecode, 4e trimestre 2025
Le deuxième chiffre est peut-être le plus brutal. L'étude de la Banque de France réalisée pour la FEEF montre qu'une PME-ETI industrielle sur trois est désormais déficitaire. C'est une dégradation de 12 points depuis 2018 — soit 74 % d'entreprises en difficulté supplémentaires en sept ans. Sept ans. Ce n'est plus conjoncturel.
Le troisième : le taux d'investissement d'exploitation des PME-ETI a chuté de 5 points en un an, et se situe désormais en dessous de son niveau de 2018. On investit moins aujourd'hui qu'avant le Covid, avant la crise énergétique, avant l'inflation. Le parc productif français vieillit, et personne ne le renouvelle.
Ce que les dirigeants disent — et que personne n'écoute
Les enquêtes sont pourtant limpides. Selon le baromètre Grant Thornton/OpinionWay de décembre 2025, réalisé auprès de 223 dirigeants de PME-ETI réalisant plus de 20 millions d'euros de chiffre d'affaires : 71 % considèrent que les débats budgétaires et le climat politique représentent une menace directe pour leur entreprise. 58 % déclarent avoir une vision incertaine de leur activité. La confiance dans l'économie française est tombée à 35 %.
Et surtout : 50 % prévoient de reporter leurs projets d'investissement. 21 % comptent les annuler.
Relisez ces chiffres. Un dirigeant de PME sur deux gèle ses projets. Un sur cinq y renonce. Ce ne sont pas des auto-entrepreneurs découragés. Ce sont des patrons de boîtes de 20, 50, 200 salariés qui disent : dans ces conditions, investir est déraisonnable.
« La situation politique continue d'assombrir l'optimisme des dirigeants de PME-ETI concernant l'économie française. » — Adam Nicol, président de Grant Thornton France, novembre 2025
Pourquoi c'est rationnel
Un investissement industriel, c'est un pari sur l'avenir. Une machine-outil s'amortit sur 7 à 10 ans. Un bâtiment sur 20 ans. Quand vous engagez 500 000 ou 2 millions d'euros, vous avez besoin de visibilité. Vous avez besoin de savoir que les règles du jeu ne changeront pas en cours de route.
Or que proposons-nous aux dirigeants de PME en France ?
Un budget 2026 adopté au 49.3, promulgué le 19 février, après des mois de psychodrame budgétaire. Une contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises qui, chaque année, menace de descendre un cran plus bas vers les ETI et les grosses PME. Le spectre récurrent d'une remise en cause du Pacte Dutreil — le dispositif qui permet de transmettre une entreprise familiale sans que la fiscalité la tue. Des charges sociales qui ne baissent jamais, des impôts de production toujours parmi les plus élevés d'Europe, et une CVAE dont la suppression est promise depuis 2023 et reportée sine die.
Dans ces conditions, un dirigeant qui gèle ses investissements ne fait pas preuve de frilosité. Il fait preuve de bon sens.
Pendant ce temps, chez nos voisins
Le Mittelstand allemand — ces entreprises familiales de 50 à 500 salariés qui forment l'épine dorsale de l'industrie outre-Rhin — investit. Malgré la récession allemande de 2023-2024, les ETI allemandes ont maintenu un taux d'investissement supérieur de 5 à 8 points à leurs homologues françaises. Pourquoi ? Parce que le cadre fiscal est stable, lisible, et que les impôts de production y sont trois fois plus faibles qu'en France.
L'Italie du Nord, longtemps considérée comme le maillon faible de l'Europe industrielle, a vu ses PME manufacturières accélérer leur modernisation grâce au plan Industria 4.0 — un dispositif simple : un suramortissement fiscal massif pour tout investissement productif. Pas de comité, pas de dossier ADEME, pas de rapport RSE obligatoire. Un achat de machine, une déduction fiscale. Point.
La France, elle, empile les dispositifs complexes — France 2030, crédit d'impôt recherche, aides BPI, fonds verts régionaux — mais aucun ne résout le problème de base : l'instabilité fiscale chronique et le coût structurel qui pèse sur chaque euro investi.
Contre 0,4 % en Allemagne. Cet écart représente environ 97 milliards d'euros par an de surcoût pour les entreprises françaises par rapport à leurs concurrentes allemandes. Source : Fondation iFRAP / Rexecode, données Eurostat
La mécanique de l'érosion
Ce qui est en jeu va bien au-delà d'un cycle conjoncturel. Quand une PME industrielle n'investit pas pendant trois ans, elle ne « reporte » pas un projet. Elle prend du retard sur ses concurrents. Ses machines vieillissent. Sa productivité décroche. Ses meilleurs salariés, lassés de travailler sur des équipements obsolètes, partent chez des concurrents mieux équipés — souvent à l'étranger.
La Banque de France note que la croissance des effectifs des PME-ETI a été divisée par dix depuis 2018. Ce n'est pas un hasard : les entreprises qui n'investissent pas n'embauchent pas. Et celles qui n'embauchent pas finissent par ne plus innover, puis par décrocher, puis par disparaître.
J'ai vu ce mécanisme de l'intérieur pendant quinze ans. Une PME qui stagne n'est pas une entreprise qui « se maintient ». C'est une entreprise qui meurt lentement. Le tissu industriel français est en train de s'user par le bas, entreprise par entreprise, machine non remplacée par machine non remplacée.
Ce qu'il faudrait faire — et ce que personne ne fait
Les solutions existent. Elles ne sont même pas originales. Elles fonctionnent chez tous nos voisins qui les ont appliquées.
Stabiliser le cadre fiscal sur dix ans. Pas sur un quinquennat — sur une décennie. Un dirigeant qui investit dans une ligne de production a besoin de savoir que les règles d'amortissement, les taux d'imposition et les charges sociales ne changeront pas à chaque loi de finances. L'Allemagne le fait. La Suède le fait. La France change de fiscalité entreprise à chaque alternance, parfois à chaque remaniement.
Baisser les impôts de production de moitié en cinq ans. La France prélève 97 milliards d'euros de plus que l'Allemagne en impôts de production. On pourrait financer une baisse de 15 milliards par an simplement en rationalisant les 477 opérateurs de l'État et les doublons administratifs entre niveaux de collectivités.
Créer un suramortissement industriel permanent. Pas un énième dispositif temporaire qui expire au bout de 18 mois. Un mécanisme simple, universel, pérenne : toute PME-ETI qui investit dans son outil productif déduit 130 % de la valeur d'acquisition. C'est ce que font l'Italie, le Royaume-Uni et une partie des Länder allemands.
Sanctuariser le Pacte Dutreil. Chaque année, la menace revient. Chaque année, des dirigeants de PME familiales anticipent le pire et organisent une transmission anticipée, parfois destructrice de valeur. Quand on taxe la transmission au point de rendre impossible la continuité d'une entreprise familiale, on ne redistribue pas la richesse — on la détruit.
Le vrai signal
39 % de PME qui investissent, ce n'est pas un indicateur conjoncturel. C'est un vote de défiance. Un vote silencieux, formulé non pas dans les urnes mais dans les business plans. Les dirigeants de PME ne font pas grève, ne manifestent pas, ne bloquent pas les autoroutes. Ils font pire : ils cessent d'investir. Et quand les PME cessent d'investir, c'est tout un pays qui décroche.
La France a les entrepreneurs. Elle a les ingénieurs. Elle a le marché. Ce qui lui manque, c'est un État qui comprenne qu'investir dans une PME n'est pas un luxe — c'est l'acte fondateur de la création de richesse. Et que tout ce qui décourage cet acte — l'instabilité, la fiscalité, la complexité — est un impôt invisible sur l'avenir du pays.
C'est exactement le mécanisme que je décris dans Le Piège Français : un système qui ne tue pas l'envie d'entreprendre, mais qui rend l'acte d'entreprendre progressivement irrationnel. Jusqu'à ce que les meilleurs renoncent.
Nous y sommes.