La commande est là, le carnet est plein, la banque a donné son accord. Et pourtant, la décision d'investir ne vient pas. Le dirigeant demande un délai, consulte à nouveau son expert-comptable, reporte la réunion. Ce scénario, que j'ai eu l'occasion d'observer à plusieurs reprises au cours de quinze ans de direction dans le secteur numérique, ne constitue pas une anomalie individuelle. Des travaux en économie comportementale et en management l'ont documenté de façon récurrente dans des PME de différents secteurs et contextes nationaux.

La question qu'il pose est à la fois pratique et scientifique : lorsque les signaux de marché sont favorables et que la rentabilité calculée semble positive sous les hypothèses disponibles, quels mécanismes peuvent néanmoins conduire le dirigeant à l'inaction ? J'examine ici trois apports distincts de la littérature en sciences comportementales et en management des organisations, auxquels j'ajoute deux configurations complémentaires liées à la trajectoire biographique du dirigeant.


L'asymétrie entre gains et pertes : un mécanisme structurel, pas une faiblesse

Kahneman et Tversky (1979), dans leur théorie des perspectives, ont montré que les individus évaluent les résultats d'une décision en termes d'écarts par rapport à un point de référence — et que cet écart est traité de façon asymétrique : les pertes potentielles pèsent généralement plus lourd que les gains de même montant. Les études empiriques qui ont suivi ce travail fondateur situent cette asymétrie autour d'un facteur 2, avec des variations selon les protocoles et les populations (Barberis, 2013).

Pour un dirigeant de PME confronté à une décision d'extension de capacité, cette asymétrie a des conséquences directes. Un projet dont la rentabilité calculée semble favorable comporte néanmoins des scénarios défavorables — retard administratif, surcoût de conformité réglementaire, retournement partiel de la demande. Ces scénarios négatifs, même s'ils sont moins probables, reçoivent un poids psychologique disproportionné dans l'appréciation globale du projet.

Il faut noter que ce mécanisme n'est pas, dans le contexte PME, une simple erreur de raisonnement. Contrairement au dirigeant d'un grand groupe, le dirigeant-propriétaire de PME n'a pas accès aux mécanismes de mutualisation du risque : son patrimoine personnel est souvent engagé, et chaque projet représente une exposition directe. L'aversion aux pertes reflète alors une réalité d'exposition, pas seulement un biais cognitif.

~ ×2 Ordre de grandeur de l'asymétrie entre pertes et gains mesurée dans la littérature expérimentale. Une perte perçue pèse environ deux fois plus lourd qu'un gain équivalent dans la formation du jugement décisionnel — avec des variations selon les protocoles. Source : Kahneman & Tversky (1979, Econometrica) · Revue de Barberis (2013, Journal of Finance)

Le poids des expériences passées dans la formation des seuils d'acceptation

March et Shapira (1987) ont montré que les dirigeants n'arbitrent pas entre des projets en maximisant une utilité espérée : ils se réfèrent à des niveaux cibles d'aspiration progressivement intériorisés. Dans le prolongement de cette analyse, on peut interpréter ces niveaux comme des seuils implicites d'acceptation : un projet qui ne les franchit pas est écarté, indépendamment de sa valeur calculée sous hypothèses standard.

Ces seuils sont fortement façonnés par l'histoire vécue du dirigeant. Un épisode de surcapacité, un projet bloqué par des délais administratifs imprévus, une crise de trésorerie traversée dans les premières années : ces expériences marquantes constituent des repères de référence persistants. Elles conduisent à une majoration informelle mais systématique des estimations de coût et de délai dans les projets futurs — majoration qui n'est pas sans fondement empirique, mais qui peut rendre non viable, aux yeux du dirigeant, un projet dont la rentabilité calculée serait pourtant positive.

« Les managers gèrent le risque en référence à des niveaux cibles d'aspiration qui structurent leur traitement de l'information, plutôt qu'en maximisant une fonction d'utilité. » — March & Shapira, 1987, Management Science

Malmendier et Nagel (2011) apportent une confirmation empirique de ce mécanisme à l'échelle macroéconomique : les individus ayant traversé des épisodes de crise sévère développent une aversion au risque financier durablement plus élevée, maintenue bien au-delà de la période de crise elle-même. Appliqué à la trajectoire d'un dirigeant-fondateur, ce résultat suggère que la prudence accumulée au fil des épreuves n'est pas seulement une posture stratégique : elle est inscrite dans les représentations cognitives du risque.


Aversion à l'ambiguïté et environnement institutionnel non probabilisable

Le troisième mécanisme tient à la nature de l'incertitude environnementale. Ellsberg (1961) a montré que les individus distinguent entre le risque — situations où l'on peut estimer une distribution de probabilité — et l'ambiguïté — situations où cette distribution elle-même est inconnue. Face à l'ambiguïté, la préférence pour l'inaction est documentée même lorsque l'espérance calculée de l'action serait positive.

Cette distinction est particulièrement éclairante pour la situation du dirigeant de PME face à l'environnement réglementaire. Les composantes marchandes d'un projet — demande estimée, prix, coûts de production — sont en général probabilisables avec une certaine confiance. En revanche, les délais d'instruction administrative, l'évolution des normes applicables en cours de projet, les risques de recours de tiers : ces variables relèvent de l'ambiguïté au sens d'Ellsberg, et activent à ce titre une forme spécifique de blocage décisionnel.

Le résultat pratique est une configuration asymétrique : le dirigeant peut être très confiant dans son analyse du marché tout en étant dans l'incapacité d'estimer robustement la composante institutionnelle de son projet. Cette incapacité suffit souvent à bloquer la décision, indépendamment de la qualité de l'opportunité marchande sous-jacente.


Deux configurations complémentaires : l'inertie des PME matures et le sur-investissement des successeurs

Les trois mécanismes précédents éclairent principalement les situations où l'inaction est subie. Il existe deux configurations distinctes qui méritent d'être signalées en complément.

La première est celle des PME matures dont le dirigeant a achevé le remboursement de ses emprunts structurants. Jensen (1986) a formalisé ce que l'on appelle le problème du free cash flow : les dirigeants disposant d'excédents de trésorerie significatifs ont une tendance structurelle à les conserver plutôt qu'à les réinvestir, même lorsque des projets à valeur actualisée nette positive sont disponibles. La Banque de France le souligne dans ses rapports annuels sur le financement des entreprises : le désendettement des PME ne se traduit pas mécaniquement par un surcroît d'investissement. La préférence pour la liquidité, une fois constituée en habitude de gestion, peut devenir une forme d'inertie organisationnelle potentiellement défavorable à la compétitivité de long terme (Hannan & Freeman, 1984).

La seconde configuration s'observe lors des transmissions familiales d'entreprise. Le successeur jeune hérite d'une trésorerie constituée et d'un outil de production sous-investi. Ce qu'il n'hérite pas, c'est la mémoire des crises qui ont conduit le fondateur à cette prudence. Hambrick et Mason (1984) ont montré que l'expérience antérieure des dirigeants est une variable prédictive significative de leurs comportements de prise de risque. Roll (1986) a formalisé le mécanisme de hubris : la confiance excessive dans sa propre capacité à créer de la valeur conduit à sous-estimer les risques d'un projet. Ces deux résultats convergent pour expliquer pourquoi certains successeurs engagent des projets d'investissement dont le calibrage se révèle parfois insuffisant.

Prudence sur la symétrie Il serait réducteur d'opposer systématiquement le dirigeant expérimenté trop prudent et le successeur trop ambitieux. Zellweger, Sieger & Halter (2011) montrent que les transmissions les plus réussies sont précisément celles qui articulent l'ambition du successeur et la culture de prudence du prédécesseur. Les deux profils extrêmes sont des cas limites, pas la norme.

Ce que ce cadre permet de voir — et ce qu'il ne résout pas

Ces mécanismes ne constituent pas une théorie complète de l'inaction décisionnelle en PME. Ils en éclairent la dimension cognitive et biographique, analytiquement distincte des contraintes financières, réglementaires et institutionnelles qui pèsent par ailleurs sur les projets d'investissement — dimensions qui feront l'objet des prochains articles de cette série.

Ce que ce cadre permet, en revanche, c'est de déplacer légèrement la question. Si l'inaction résulte en partie de mécanismes cognitifs structurels, alors la question n'est pas seulement « ce projet est-il rentable ? » mais aussi « mon seuil d'acceptation est-il calibré sur les conditions actuelles, ou est-il le produit d'expériences qui ne sont plus entièrement pertinentes ? ». Rendre ce seuil explicite — en le formulant clairement et en le confrontant à des repères sectoriels — constitue une étape utile avant toute décision d'investissement significative.

Simon (1955) le formulait déjà : le décideur ne maximise pas, il cherche une solution satisfaisante au regard de son seuil d'aspiration. La question n'est donc pas d'éliminer ce seuil — il remplit une fonction utile — mais de comprendre d'où il vient, et d'évaluer s'il reste pertinent dans le contexte présent.

Références

  • Barberis, N. C. (2013). Thirty years of prospect theory in economics. Journal of Economic Perspectives, 27(1), 173–196.
  • Ellsberg, D. (1961). Risk, ambiguity, and the Savage axioms. Quarterly Journal of Economics, 75(4), 643–669.
  • Hambrick, D. C., & Mason, P. A. (1984). Upper echelons: The organization as a reflection of its top managers. Academy of Management Review, 9(2), 193–206.
  • Hannan, M. T., & Freeman, J. (1984). Structural inertia and organizational change. American Sociological Review, 49(2), 149–164.
  • Jensen, M. C. (1986). Agency costs of free cash flow, corporate finance, and takeovers. American Economic Review, 76(2), 323–329.
  • Kahneman, D., & Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. Econometrica, 47(2), 263–292.
  • Malmendier, U., & Nagel, S. (2011). Depression babies: Do macroeconomic experiences affect risk taking? Quarterly Journal of Economics, 126(1), 373–416.
  • March, J. G., & Shapira, Z. (1987). Managerial perspectives on risk and risk taking. Management Science, 33(11), 1404–1418.
  • Roll, R. (1986). The hubris hypothesis of corporate takeovers. Journal of Business, 59(2), 197–216.
  • Simon, H. A. (1955). A behavioral model of rational choice. Quarterly Journal of Economics, 69(1), 99–118.
  • Zellweger, T. M., Sieger, P., & Halter, F. (2011). Should I stay or should I go? Journal of Business Venturing, 26(5), 521–536.
  • Banque de France. (2021). Financement des PME et ETI françaises : rapport annuel 2021.