Les premières entreprises soumises à la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) appliquent les nouvelles règles de reporting pour les exercices ouverts à compter du 1er janvier 2024, avec des premiers rapports publiés en 2025. La directive ne s'applique pas directement aux PME non cotées. Dans les faits, ses effets se transmettent déjà : donneurs d'ordre qui conditionnent leurs appels d'offres à la production d'indicateurs ESG, établissements bancaires qui intègrent des critères de durabilité dans l'analyse de risque, fonds d'investissement tenus par le règlement SFDR de justifier l'empreinte extra-financière de leurs participations.

Ce phénomène de transmission normative descendante, que je propose de désigner ici comme un effet de ruissellement réglementaire, constitue un terrain d'observation intéressant pour les sciences de gestion. Il permet d'examiner, à partir d'un cas contemporain et documenté, la manière dont de nouvelles exigences institutionnelles viennent s'insérer dans le processus d'arbitrage décisionnel des dirigeants de PME. J'analyse ici ce mécanisme à travers les cadres théoriques qui structurent mes travaux de recherche : théorie des coûts de transaction, économie institutionnelle et théorie des options réelles.


Un cadre normatif qui ne vise pas les PME mais les atteint

La directive CSRD, adoptée en novembre 2022, s'applique à certaines grandes entreprises et à d'autres catégories d'entités définies par les textes, selon des critères combinés de taille, de chiffre d'affaires et de cotation. La transposition dans les législations nationales devait intervenir en 2024, mais elle est restée incomplète dans plusieurs États membres, avec des procédures d'infraction encore pendantes en mars 2026. Les normes ESRS (European Sustainability Reporting Standards) transversales, publiées en 2023, représentent un volume d'exigences élevé : selon la méthode de comptage retenue par l'EFRAG, le total dépasse le millier de datapoints obligatoires, conditionnels et volontaires (EFRAG, Explanatory Note IG 3). Des normes sectorielles avaient initialement été envisagées, mais le projet est aujourd'hui suspendu dans l'attente de l'issue des négociations sur le paquet Omnibus.

Pour une PME de 30 ou 80 salariés, ces obligations n'existent pas en droit. Mais le mécanisme de transmission est désormais bien identifié. Lorsqu'un donneur d'ordre soumis à la CSRD doit déclarer l'empreinte carbone de sa chaîne de valeur (scope 3), il a besoin des données de ses fournisseurs. L'absence de ces données ne constitue pas une infraction pour le sous-traitant, mais elle représente un risque commercial : celui d'être écarté d'un marché au profit d'un concurrent capable de fournir les indicateurs demandés. Le même mécanisme opère du côté bancaire : l'Autorité bancaire européenne (EBA) a publié des lignes directrices sur la gestion des risques ESG, applicables à partir du 11 janvier 2026, qui conduisent les établissements à intégrer ces critères dans l'analyse des dossiers de financement.

> 1 000 Ordre de grandeur du nombre de datapoints contenus dans les normes ESRS transversales (Set 1), selon la méthode de comptage de l'EFRAG. Ce total inclut des datapoints obligatoires, conditionnels (soumis à matérialité) et volontaires. Source : EFRAG, Explanatory Note IG 3 (PDF) · Règlement délégué (UE) 2023/2772

Les coûts de transaction comme grille de lecture

Williamson (1985) définit les coûts de transaction comme l'ensemble des coûts liés à la recherche d'information, à la négociation, à la rédaction de contrats et au contrôle de leur exécution. North (1990) élargit cette analyse aux institutions formelles (lois, règlements, normes) dont il montre qu'elles structurent les comportements économiques en modifiant le coût relatif des différentes options accessibles aux agents.

Appliquée à la situation d'une PME confrontée aux exigences ESG transmises par ses donneurs d'ordre, cette grille permet d'identifier trois composantes distinctes. La première est un coût de conformité directe : temps consacré à la collecte des indicateurs, recours éventuel à un prestataire spécialisé, acquisition d'outils de mesure. La deuxième est un coût d'incertitude procédurale : le cadre normatif n'est pas stabilisé (les normes sectorielles sont suspendues, le paquet Omnibus est en négociation), et le dirigeant ne sait pas précisément ce qui lui sera demandé dans douze ou vingt-quatre mois. La troisième est un coût d'opportunité : le temps et les ressources mobilisés pour la mise en conformité ne sont pas affectés au développement commercial ou à l'investissement productif.

Djankov et al. (2002), dans une étude portant sur 85 pays, ont montré que le poids des coûts réglementaires d'entrée est inversement corrélé à la taille de l'entreprise : plus la structure est petite, plus la charge relative est lourde. Ce résultat, établi sur les coûts de création d'entreprise, s'applique par extension aux coûts de conformité normative : une PME de 50 salariés ne dispose pas d'un département RSE dédié, et l'effort de mise en conformité représente une fraction proportionnellement plus élevée de ses ressources administratives.

« Institutions reduce uncertainty by providing a structure to everyday life. [...] They define and limit the set of choices of individuals. » Douglass C. North, 1990, Institutions, Institutional Change and Economic Performance, p. 3-4 (traduction libre)

La valeur de l'attente face à un cadre non stabilisé

La théorie des options réelles, formalisée par Dixit et Pindyck (1994), établit que lorsqu'un investissement est partiellement irréversible et que l'environnement est incertain, il existe une valeur positive de l'attente : reporter la décision permet d'obtenir de l'information supplémentaire qui réduit le risque d'engagement prématuré. Dans ce cadre, l'inaction n'est pas nécessairement un défaut de décision : elle peut constituer un arbitrage rationnel.

Le contexte réglementaire actuel présente précisément les caractéristiques qui activent ce mécanisme. Les normes sectorielles ESRS sont suspendues. Le 25 février 2026, plusieurs commissions du Parlement européen ont voté pour soutenir l'introduction d'une catégorie de small mid-caps (Petites et Moyennes Capitalisations), et les négociations interinstitutionnelles peuvent désormais se poursuivre à la suite de l'absence d'objection en plénière du 9 au 12 mars (Parlement européen, procédure 2025/0094(COD)). Par ailleurs, la Commission européenne a adopté un paquet Omnibus de simplification le 26 février 2025, puis un accord politique provisoire est intervenu le 9 décembre 2025 entre le Parlement et le Conseil ; le dispositif restait alors en voie de finalisation formelle. Pour un dirigeant de PME qui envisage un investissement significatif (extension de capacité, acquisition d'équipement, réponse à un appel d'offres nécessitant une mise aux normes), l'incertitude sur le cadre futur crée une incitation rationnelle à différer.

Baker, Bloom et Davis (2016) ont construit un indice d'incertitude de politique économique (Economic Policy Uncertainty Index) et montré que ses périodes de hausse coïncident avec un ralentissement mesurable de l'investissement des entreprises. L'instabilité perçue du cadre européen, renforcée par plusieurs ajustements et projets de simplification récents (proposition Omnibus, suspension des normes sectorielles, révision des seuils d'application), s'inscrit dans cette logique : elle élève la prime de risque subjective associée à tout projet dont la rentabilité dépend, même indirectement, du cadre réglementaire.

~ 42 % Part approximative de la valeur ajoutée produite en France par les microentreprises et PME, selon le champ statistique retenu. Ces entreprises emploient près d'un salarié sur deux et constituent le segment le plus exposé au coût relatif de la conformité normative. Source : INSEE Focus n°372, 10 décembre 2025, « Le tissu productif par catégorie d'entreprises », données 2023

Ce que le dirigeant perçoit : quatre facteurs dans un même arbitrage

Du point de vue du dirigeant, la situation se présente comme une superposition de facteurs qui, pris isolément, seraient gérables, mais dont la combinaison produit un effet de blocage. Dans le cadre de ma démarche de recherche en sciences de gestion (VAE doctorale en cours, Université de Limoges), je travaille à une modélisation de cet arbitrage en quatre composantes : coûts de conformité normative, coûts liés aux délais institutionnels, prime de risque subjective liée à l'incertitude réglementaire, et coûts d'opportunité associés à la valeur de l'attente.

La situation créée par la CSRD mobilise simultanément ces quatre facteurs. Les coûts de conformité sont réels : diagnostic initial, collecte de données, éventuel accompagnement extérieur. Les délais sont tangibles : le projet de normes sectorielles est suspendu, le paquet Omnibus est en négociation, et le calendrier d'application reste mouvant. La prime de risque est élevée : le dirigeant ne peut pas estimer avec précision ce que lui coûtera la conformité dans deux ans, ni même si les critères actuels seront maintenus. Et la valeur de l'attente est positive : attendre quelques mois de plus pour connaître le cadre définitif possède un intérêt stratégique mesurable.

Kahneman et Tversky (1979) ont montré que les pertes potentielles pèsent environ deux fois plus lourd que les gains équivalents dans le jugement décisionnel. Appliqué à ce contexte, ce résultat suggère que le dirigeant de PME surpondère les coûts institutionnels incertains par rapport aux bénéfices attendus de la conformité. Le résultat observable est un écart entre le comportement prédit par les modèles classiques d'investissement (qui recommanderaient d'investir si la VAN est positive) et le comportement effectif du dirigeant, qui diffère ou réduit son engagement.


Un phénomène que les institutions européennes commencent à reconnaître

Il est intéressant de noter que le législateur européen semble avoir pris acte, au moins partiellement, de ces mécanismes. Le 25 février 2026, plusieurs commissions du Parlement européen ont voté pour soutenir l'introduction de la catégorie des small mid-caps (Petites et Moyennes Capitalisations), reconnaissant explicitement l'existence d'entreprises qui ne sont plus des PME au sens réglementaire, mais qui n'ont pas les ressources administratives des grandes entreprises. Les négociations interinstitutionnelles peuvent désormais se poursuivre. La création de cette catégorie intermédiaire peut être lue comme une tentative de réduire les frictions institutionnelles pour un segment spécifique du tissu économique.

De même, l'EFRAG a publié une norme volontaire simplifiée à destination des PME non cotées (VSME, recommandée par la Commission le 30 juillet 2025), reconnaissant implicitement que l'application intégrale des ESRS serait disproportionnée pour ces structures. En France, la loi de finances 2026 a maintenu les seuils d'exonération fiscale pour les petites entreprises. Le Pacte Dutreil, en revanche, a été resserré sur certains points (exclusion de certains actifs de l'assiette exonérée, allongement de l'engagement individuel de conservation), ce qui illustre l'ambivalence des signaux envoyés au tissu économique des PME.

Ces ajustements institutionnels méritent d'être analysés dans le cadre de North (1990) : ils illustrent le processus par lequel les institutions formelles évoluent en réponse aux coûts que leurs règles imposent aux agents économiques. Le fait que cette correction s'opère après l'adoption de la directive, et non en amont, est cohérent avec ce que l'on observe habituellement dans les cycles réglementaires : la norme est conçue pour les grandes structures, ses effets sur les plus petites sont constatés dans un second temps, et des mécanismes correcteurs sont introduits avec un décalage temporel.

Périmètre et statut du texte Cette note d'analyse examine les mécanismes par lesquels la CSRD affecte le processus décisionnel des PME. Les faits réglementaires (dates, textes, votes) sont distingués des interprétations proposées par l'auteur à travers les cadres théoriques mobilisés. L'article ne constitue pas un jugement de valeur sur la directive elle-même, dont les objectifs de transparence et de transition écologique relèvent d'un débat qui dépasse le cadre de cette analyse.

Ce que ce cas contemporain éclaire pour la recherche

La mise en œuvre progressive de la CSRD offre un cas d'étude en temps réel de ce que la littérature décrit généralement de manière rétrospective. Les coûts de transaction de Williamson, les frictions institutionnelles de North, la valeur de l'attente de Dixit et Pindyck, l'asymétrie gains-pertes de Kahneman et Tversky : chacun de ces cadres théoriques trouve dans la situation actuelle une illustration concrète et documentable.

Pour un chercheur en sciences de gestion, l'intérêt réside précisément dans cette convergence. L'hypothèse selon laquelle les facteurs institutionnels produisent un effet de blocage décisionnel non linéaire, c'est-à-dire que leur combinaison génère un effet supérieur à la somme de leurs effets individuels, peut être examinée ici à mesure que les données d'enquête et les retours de terrain deviendront disponibles.

Ce que cette actualité rappelle, en définitive, c'est que la décision d'investissement en PME ne se réduit pas à un calcul de VAN. Elle s'inscrit dans un environnement institutionnel dont les règles évoluent, dont les coûts de conformité sont réels, et dont l'incertitude affecte la perception de rentabilité bien au-delà de ce que les modèles standards permettent de capturer. Comprendre ces mécanismes, sans les simplifier ni les instrumentaliser, est précisément l'objet de la démarche de recherche que je conduis.

Références

  • Baker, S. R., Bloom, N., & Davis, S. J. (2016). Measuring economic policy uncertainty. Quarterly Journal of Economics, 131(4), 1593–1636. doi:10.1093/qje/qjw024
  • Dixit, A. K., & Pindyck, R. S. (1994). Investment under Uncertainty. Princeton University Press.
  • Djankov, S., La Porta, R., Lopez-de-Silanes, F., & Shleifer, A. (2002). The regulation of entry. Quarterly Journal of Economics, 117(1), 1–37. doi:10.1162/003355302753399436
  • Kahneman, D., & Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. Econometrica, 47(2), 263–292. doi:10.2307/1914185
  • North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change and Economic Performance. Cambridge University Press.
  • Williamson, O. E. (1985). The Economic Institutions of Capitalism. Free Press.
  • EFRAG (2023). Explanatory Note IG 3 : List of ESRS datapoints, Set 1 (PDF). efrag.org (téléchargement direct)
  • EFRAG (2024). Voluntary Sustainability Reporting Standard for non-listed SMEs (VSME). efrag.org/esrs-vsme
  • Commission européenne (2025). Recommandation relative à la norme VSME, 30 juillet 2025, C(2025) 4571. ec.europa.eu
  • Parlement européen (2026). Simplified rules for small « mid-cap » companies, communiqué du 25 février 2026. europarl.europa.eu/20260220IPR35906
  • Parlement européen (2026). Procédure 2025/0094(COD), suivi législatif et étapes plénière mars 2026. oeil.europarl.europa.eu
  • EBA (2025). Guidelines on the management of ESG risks (EBA/GL/2025/01), applicables à partir du 11 janvier 2026. eba.europa.eu
  • Conseil de l'Union européenne (2025). Accord politique provisoire sur le paquet Omnibus, communiqué du 9 décembre 2025. consilium.europa.eu
  • INSEE (2025). Le tissu productif par catégorie d'entreprises en 2023. Insee Focus, n°372, 10 décembre 2025. insee.fr/fr/statistiques/8675639