L’article précédent a établi la distinction entre rentabilité objective et rentabilité perçue comme pivot du cadre conceptuel que cette série construit depuis 2022. L’écart entre les deux — produit par le triple filtre institutionnel, cognitif et informationnel — explique pourquoi un dirigeant de PME peut renoncer à un projet dont la VAN est positive. Mais cet écart, à lui seul, ne dit rien de la forme que prend la réponse du décideur. Renoncer à investir n’est pas une réaction monolithique. Les enquêtes de terrain et la littérature académique montrent que le non-investissement recouvre des comportements hétérogènes, qui n’ont ni les mêmes causes dominantes, ni les mêmes conséquences économiques, ni les mêmes implications pour l’action publique.

Cet article propose une typologie tripartite de l’inaction décisionnelle fondée sur les mécanismes analysés dans les neuf articles précédents. J’identifie trois formes distinctes : l’attente stratégique, le renoncement et le sous-investissement. Chacune correspond à une configuration spécifique de l’écart entre rentabilité objective et rentabilité perçue, et chacune appelle des réponses différentes en matière de politique économique. L’enjeu n’est pas taxonomique : il s’agit de montrer que traiter le non-investissement des PME comme un phénomène unitaire conduit à des diagnostics incomplets et à des politiques mal calibrées.


L’attente stratégique : différer pour préserver la valeur de l’option

La première forme d’inaction est l’attente stratégique. Le dirigeant ne renonce pas au projet : il en diffère la réalisation dans l’attente d’une réduction de l’écart entre rentabilité objective et rentabilité perçue. Ce comportement correspond précisément à ce que Dixit et Pindyck (1994) formalisent dans leur théorie des options réelles : lorsqu’un investissement est irréversible et que l’incertitude est élevée, le décideur rationnel possède une option d’attente dont la valeur croît avec le niveau d’incertitude. Exercer l’option — c’est-à-dire investir — détruit cette valeur. Différer la préserve.

Dans le contexte des PME françaises, l’attente stratégique est typiquement déclenchée par une incertitude réglementaire temporaire. Le dirigeant perçoit que les règles applicables à son projet sont en cours d’évolution — révision d’un plan local d’urbanisme, modification d’une norme environnementale, réforme fiscale annoncée mais non encore votée — et juge rationnel d’attendre la stabilisation du cadre avant de s’engager. L’écart entre rentabilité objective et rentabilité perçue est, dans cette configuration, transitoire : le dirigeant anticipe qu’il se résorbera lorsque l’incertitude sera levée. Guiso et Parigi (1999), à partir de données italiennes, ont montré que les entreprises opérant dans des environnements à forte incertitude réglementaire présentent une sensibilité de l’investissement à la demande significativement plus faible que les autres — ce qui est cohérent avec l’exercice retardé d’une option réelle.

J’ai observé ce mécanisme à plusieurs reprises au cours de mes quinze années de direction d’entreprise. Le cas le plus net concerne un projet d’extension numérique que j’ai moi-même différé de dix-huit mois en 2017-2018, dans l’attente de la clarification du régime fiscal applicable aux prestations de services numériques intra-européennes. Le projet était rentable sous les deux scénarios fiscaux envisageables, mais l’écart de marge entre les deux était suffisant pour modifier la structure de financement nécessaire. Attendre la publication du texte définitif ne coûtait que le report des revenus espérés ; investir immédiatement faisait courir le risque d’un dimensionnement inadéquat. La théorie des options réelles formalise exactement ce calcul implicite.

42 % Part des PME françaises déclarant avoir reporté au moins un projet d’investissement en raison de l’instabilité réglementaire, selon le baromètre CPME 2024. Source : CPME (2024), Baromètre trimestriel des PME — Investissement et réglementation

L’attente stratégique n’est pas pathologique. C’est un comportement économiquement fondé lorsque l’incertitude est temporaire et que l’irréversibilité de l’investissement est forte. Le problème survient lorsque l’instabilité réglementaire se perpétue : l’attente stratégique se transforme alors en report chronique, et l’option d’attente, au lieu de converger vers son exercice, s’installe comme un équilibre sous-optimal.


Le renoncement : quand l’écart devient structurel

La deuxième forme d’inaction est le renoncement. Le dirigeant abandonne le projet de manière définitive. L’écart entre rentabilité objective et rentabilité perçue n’est plus perçu comme transitoire mais comme structurel : les frictions institutionnelles qui le produisent sont jugées durables, et aucune évolution prévisible du cadre réglementaire ne semble de nature à le résorber.

Ce basculement de l’attente vers le renoncement mobilise un mécanisme analysé par Knight (1921) et repris dans le troisième article de cette série : la distinction entre risque et incertitude. Tant que l’environnement réglementaire est perçu comme risqué — c’est-à-dire que le dirigeant peut assigner des probabilités, même approximatives, aux scénarios possibles — l’attente reste viable, car le calcul d’option conserve un sens. Lorsque l’environnement bascule dans l’incertitude radicale au sens de Knight — lorsque le dirigeant ne peut plus formuler de probabilités parce que les règles du jeu elles-mêmes sont inconnues ou changeantes — l’option d’attente perd sa valeur stratégique. Il n’y a plus de moment futur identifiable où l’incertitude sera levée. Le renoncement devient alors la réponse rationnelle.

« L’incertitude doit être prise dans un sens radicalement distinct de la notion familière de risque, dont elle n’a jamais été convenablement séparée. » — Frank H. Knight, 1921, Risk, Uncertainty and Profit

North (1990) éclaire une dimension supplémentaire de ce mécanisme. Dans son analyse des institutions et de la performance économique, il montre que la fonction première des institutions est de réduire l’incertitude dans les échanges économiques en fournissant un cadre stable de règles. Lorsque les institutions échouent dans cette fonction — parce que les normes changent trop fréquemment, parce que leur interprétation est imprévisible, ou parce que les délais procéduraux rendent toute planification illusoire — l’incertitude que l’agent économique doit absorber dépasse sa capacité de traitement. Le renoncement est, dans cette perspective, le coût invisible d’un cadre institutionnel dysfonctionnel. Il ne figure dans aucune statistique d’investissement, car il ne produit aucune transaction observable. Il se traduit par une absence : un atelier qui n’est pas construit, une ligne de production qui n’est pas installée, des emplois qui ne sont pas créés.

Dans mon expérience de terrain, le renoncement se distingue de l’attente stratégique par un signal comportemental précis : le dirigeant cesse de mentionner le projet. L’attente stratégique s’accompagne d’une veille active — le dirigeant suit l’évolution réglementaire, interroge son expert-comptable, réactualise ses chiffres. Le renoncement, lui, se manifeste par un désinvestissement cognitif : le projet sort de l’horizon décisionnel. Le dirigeant de PME industrielle dont j’ai relaté le cas dans l’article précédent illustre cette transition. Après trois années de report, il n’a pas repris le projet lorsque les conditions réglementaires se sont stabilisées. Il avait entre-temps réorienté ses ressources vers d’autres activités, et la demande de ses donneurs d’ordres s’était partiellement déplacée. L’attente avait basculé en renoncement sans décision explicite : le projet s’était éteint par érosion.


Le sous-investissement : réduire l’exposition au risque perçu

La troisième forme d’inaction est la plus insidieuse, parce qu’elle ne ressemble pas à de l’inaction. Le sous-investissement désigne la situation dans laquelle le dirigeant engage le projet, mais en le redimensionnant à la baisse pour réduire son exposition au risque perçu. L’investissement a lieu — il apparaît donc dans les statistiques — mais son ampleur est inférieure à ce que la demande justifierait et à ce que la rentabilité objective permettrait.

Ce mécanisme est cohérent avec les travaux de March et Shapira (1987) sur les heuristiques managériales face au risque. Les auteurs montrent que les dirigeants, en situation d’incertitude, ne maximisent pas l’espérance de gain mais cherchent à limiter l’exposition maximale à la perte. Le sous-investissement est la traduction opérationnelle de cette heuristique : en réduisant la taille du projet, le dirigeant réduit le montant irrécupérable en cas d’échec, même si cette réduction dégrade le rendement espéré. La théorie des perspectives de Kahneman et Tversky (1979) fournit le fondement psychologique de ce comportement : dans le domaine des pertes, la fonction de valeur est convexe, ce qui produit une aversion au risque asymétrique. Le dirigeant accepte un gain moindre pour éviter une perte perçue comme disproportionnée.

28 % Part des projets d’investissement des PME dont le montant final est inférieur d’au moins 20 % au budget initialement envisagé, selon l’enquête Bpifrance Le Lab 2023. Source : Bpifrance Le Lab & Rexecode (2023), Enquête Trésorerie, Investissement et Croissance des PME

Le sous-investissement est particulièrement coûteux du point de vue économique, parce qu’il combine deux effets négatifs. D’une part, il dégrade la performance du projet réalisé : un atelier sous-dimensionné génère des coûts unitaires plus élevés, une capacité insuffisante oblige à refuser des commandes, et l’entreprise se prive d’économies d’échelle que le projet initial aurait permises. D’autre part, il crée un besoin de réinvestissement ultérieur — un second investissement pour compléter le premier — dont le coût total est généralement supérieur à ce qu’aurait coûté le projet dimensionné correctement dès l’origine. Le sous-investissement n’est donc pas une version prudente de l’investissement : c’est une décision structurellement sous-optimale dont le coût réel est différé et masqué.


Trois formes, un même mécanisme générateur

Les trois formes d’inaction décisionnelle que je viens de décrire ne sont pas des catégories arbitraires. Elles découlent logiquement de la manière dont le dirigeant caractérise l’écart entre rentabilité objective et rentabilité perçue.

Lorsque l’écart est perçu comme temporaire et réversible, le dirigeant opte pour l’attente stratégique. Il conserve l’option d’investir et surveille les conditions de son exercice. Le moteur dominant est l’incertitude réglementaire temporaire, et la référence théorique pertinente est la théorie des options réelles (Dixit & Pindyck, 1994).

Lorsque l’écart est perçu comme structurel et irréversible, le dirigeant opte pour le renoncement. Il détruit l’option d’investir — non par décision explicite, le plus souvent, mais par érosion progressive de l’intention. Le moteur dominant est l’incertitude radicale au sens de Knight (1921), amplifiée par la défaillance institutionnelle au sens de North (1990).

Lorsque l’écart est perçu comme significatif mais partiellement réductible par un ajustement de périmètre, le dirigeant opte pour le sous-investissement. Il exerce l’option mais en réduisant l’enjeu pour limiter l’exposition maximale à la perte. Le moteur dominant est l’aversion aux pertes (Kahneman & Tversky, 1979) combinée à l’heuristique de minimisation du risque extrême (March & Shapira, 1987).

Cette correspondance entre la nature perçue de l’écart et la forme d’inaction qui en résulte n’est pas un simple classement. C’est un mécanisme générateur : modifier la nature de l’écart, c’est modifier la forme d’inaction. Un dirigeant en attente stratégique peut basculer dans le renoncement si l’instabilité réglementaire se prolonge au-delà de son horizon de tolérance. Inversement, une politique crédible de stabilisation normative peut faire passer un dirigeant du renoncement à l’attente, puis de l’attente à l’investissement. La typologie n’est pas statique : elle décrit des états entre lesquels les transitions sont possibles et prévisibles.


Implications pour les politiques de soutien à l’investissement

Si les trois formes d’inaction décisionnelle répondent à des mécanismes distincts, alors elles appellent des réponses de politique publique différenciées. L’OCDE estimait en 2023 que la France comptait parmi les pays européens où la charge administrative pesant sur les PME restait la plus élevée, malgré les efforts de simplification engagés depuis le début des années 2010. Cette charge n’agit pas de manière indifférenciée sur l’investissement : elle alimente les trois formes d’inaction selon des voies spécifiques.

Pour réduire l’attente stratégique, le levier pertinent est la prévisibilité normative. Si l’attente est déclenchée par l’anticipation d’un changement de règles, la réponse est de réduire la fréquence et l’amplitude de ces changements. Des dispositifs de stabilisation pluriannuelle — clause de gel normatif, engagement de non-rétroactivité pour les projets en cours — diminuent la valeur de l’option d’attente et abaissent le seuil de déclenchement de l’investissement.

Pour inverser le renoncement, le levier pertinent est la réduction de l’incertitude radicale. Ce qui bloque n’est pas le coût des règles mais leur imprévisibilité. La réponse passe par des mécanismes institutionnels qui restaurent la capacité du dirigeant à formuler des anticipations : guichet unique d’accompagnement réglementaire, rescrit administratif opposable, publication de calendriers procéduraux contraignants. L’enjeu est de faire repasser l’environnement de l’incertitude knightienne vers le risque probabilisable, c’est-à-dire de restaurer les conditions dans lesquelles l’option d’attente retrouve un sens et le renoncement cesse d’être la seule réponse rationnelle.

Pour corriger le sous-investissement, le levier pertinent est la réduction des coûts irrécupérables perçus. Si le dirigeant redimensionne son projet pour limiter sa perte maximale, la réponse est de réduire la composante de cette perte liée aux frictions institutionnelles : compensation partielle des coûts de conformité, garantie publique couvrant les dépassements de délai imputables à l’administration, mécanisme de remboursement accéléré en cas de recours contentieux non fondé. L’objectif est de modifier l’asymétrie gains-pertes qui pousse le dirigeant vers un investissement sous-dimensionné.

Portée de la typologie La typologie proposée dans cet article est un outil analytique, pas un modèle prédictif. Elle décrit des formes idéales-typiques au sens de Weber : dans la réalité des PME, les frontières entre attente, renoncement et sous-investissement sont poreuses, et un même dirigeant peut traverser les trois formes au cours d’un même processus décisionnel. La validation empirique de cette grille fera l’objet de travaux ultérieurs fondés sur des entretiens semi-directifs.

Ce que cette typologie apporte au cadre de la série

Avec la distinction entre rentabilité objective et rentabilité perçue (article 9) et la typologie tripartite de l’inaction décisionnelle (cet article), le cadre conceptuel de cette série dispose désormais de ses deux pièces centrales. La première identifie le mécanisme — l’écart entre deux mesures de la rentabilité — et la seconde identifie ses manifestations comportementales — trois formes d’inaction répondant à trois configurations de cet écart.

Ce cadre est ancré dans la littérature : chacune des trois formes mobilise un corpus théorique établi (options réelles, incertitude knightienne, théorie des perspectives). Mais il propose une articulation originale de ces corpus, appliquée à un objet spécifique — la décision d’extension de capacité en PME française — qui n’a pas fait l’objet, à ma connaissance, d’un traitement unifié dans la littérature existante. Les articles suivants traduiront ce cadre en outils pratiques : une grille d’aide à la décision destinée aux dirigeants et des recommandations de politique publique fondées sur les mécanismes identifiés ici.

Références

  • Bpifrance Le Lab & Rexecode (2023). Enquête Trésorerie, Investissement et Croissance des PME.
  • CPME (2024). Baromètre trimestriel des PME — Investissement et réglementation. Confédération des Petites et Moyennes Entreprises.
  • Dixit, A. K., & Pindyck, R. S. (1994). Investment under Uncertainty. Princeton University Press.
  • Guiso, L., & Parigi, G. (1999). Investment and demand uncertainty. Quarterly Journal of Economics, 114(1), 185–227.
  • Kahneman, D., & Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. Econometrica, 47(2), 263–291.
  • Knight, F. H. (1921). Risk, Uncertainty and Profit. Houghton Mifflin.
  • March, J. G., & Shapira, Z. (1987). Managerial perspectives on risk and risk taking. Management Science, 33(11), 1404–1418.
  • North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change, and Economic Performance. Cambridge University Press.
  • OCDE (2023). Perspectives économiques de l’OCDE — France. Éditions OCDE.
  • Williamson, O. E. (1985). The Economic Institutions of Capitalism. Free Press.